Les lynx, essai de paléontologie et formes actuelles | FERUS

Les lynx, essai de paléontologie et formes actuelles

img-010405Par Luc Chazel

La première des choses lorsqu’on désire connaître une espèce animale en profondeur est de s’intéresser aux formes actuelles et aux formes fossiles (paléontologie) qui lui sont apparentées. Dans le cas des lynx, les deux s’avèrent délicats, par manque de matériel, les données fossiles concernant les lynx étant bien moins riches que celles dont nous disposons pour d’autres espèces, les chevaux ou notre propre espèce par exemple.

Cette faiblesse du matériel fossile, nous allons trouver son symétrique dans le manque de données historiques, c’est à dire contemporaines. Bref, qu’il s’agisse du passé ou du présent, les lynx restent des espèces discrètes.

L’origine lointaine des lynx se perd dans la nuit des temps géologiques, et se confond avec une saga qui débute il y a environ 60 millions d’années (MA) avec l’apparition d’un groupe de mammifères présentant un certain nombre de points communs avec les carnivores actuels, les créodontes. A cette époque, la terre sort de la période du Crétacé de l’ère secondaire qui s’est terminée par des extinctions massives, en balayant par exemple les dinosaures de la surface de la planète, et ouvert autant de niches écologiques pour les groupes zoologiques survivants. Les créodontes seront de ceux là, ouvrant avec d’autres, « l’âge des mammifères ».

Les créodontes différaient notamment des autres mammifères carnivores par un cerveau plus petit et l’absence d’enveloppe osseuse au niveau de l’oreille moyenne. Un autre caractère typique est la position de leurs carnassières. Chez tous les carnivores modernes il s’agit de P4/M1, c’est à dire la quatrième prémolaire supérieure et la première molaire inférieure. Chez les créodontes, c’est M1 ou M2 en haut et M2 ou M3 en bas, mais jamais P4/M1.
Leurs formes furent également très variées avec des animaux de volume très différent (de l’hermine à l’ours brun). Ils développèrent 55 à 60 genres selon les auteurs, classées en deux familles principales, les oxyénidés et les hyénodontidés.

Mais leur histoire cessera assez rapidement, en fait au miocène, et il y a 35 MA environ apparaissent les premiers « vrais » carnivores. Les créodontes se dirigent alors vers une lente disparition, les derniers remontant environ à 7 MA. On a longtemps pensé que les créodontes étaient les ancêtres des carnivores modernes, mais ils sont aujourd’hui considérés comme un groupe sans descendance.

Un miacidé

Un miacidé

L’origine des carnivores modernes se situe probablement au niveau d’une famille aujourd’hui disparue, celle des miacidés, dont les représentants devaient ressembler à nos martres mais étaient en fait plus proches des viverridés (civettes et genettes). Les miacidés apparaissent au début de l’ère tertiaire.

Arrivent donc les carnivores modernes, notamment avec la famille des nimravidés qui développera des formes proches des félidés ainsi que des formes dites « faux félins à dents en sabre ». Ils correspondent sans doute à un autre essai vers le modèle « chat », resté sans suite à ce jour, toutes les espèces de cette famille ayant aujourd’hui disparu.

Félin à dents de sabre

Félin à dents de sabre

Parallèlement les félidés apparaissent entre 35 et 15 MA. Il est évidemment difficile de fixer leur venue à une période précise. Ce qui est aujourd’hui à peu près certain c’est que les origines de nos félins modernes remontent à cette période. Nombre de genres anciens ont disparu, notamment les félins à dents en sabre, que l’on connaît par une assez grande diversité de formes. On peut donc souligner que les nimravidés comme les félidés ont « inventé » des espèces à dents de sabre totalement indépendamment.
C’est à un moment donné, dans la trame de cette histoire, que durent apparaître les ancêtres des lynx actuels.

Le genre Lynx, décrit par Kerr en 1792, comprend des formes de taille intermédiaire entre les grands et les petits félins. Il se caractérise notamment par une denture plus réduite que les autres félidés. Pour les lecteurs qui s’étonneraient de l’importance de la dentition dans l’étude des formes vivantes passées, notons qu’il s’agit d’un matériel souvent mieux représenté que tout autre, du fait de sa plus grande pérennité. Ceci est lié à la forme compacte des dents de mammifères et leur résistance.
Les ancêtres des lynx fossiles et actuels sont anciens ; ils apparaissent à la fin du Pliocène et sont connus en Amérique, en Afrique et en Europe. Les lynx primitifs africains comme ceux exhumés à Sterkfontein en Afrique Australe, semblent être à l’origine du rameau.
Ces animaux paraissent annoncer le lynx d’Issoire, Lynx issiodorensis. La description de cette espèce est due à Croizet et Jobert en 1828. Son museau est allongé et sa dentition caractéristique du genre. Selon Argant (1996) le squelette post crânien est robuste et paraît moins spécialisé que celui des lynx actuels. L. issiodorensis avait le corps allongé et les membres plutôt courts, le crâne et la mandibule étant plus grands et plus robustes que ce que l’on observe chez L. lynx, mais les dents paraissant relativement plus petites. Le diastème canine/prémolaire est plus long que chez les lynx actuels, les dents jugales moins chevauchantes. L. issiodorensis apparaît donc au Villafranchien ancien, le matériel de base provenant de Perrier- Etouaires (Puy-de-Dôme).
La répartition est vaste, elle couvre l’Europe et l’Asie (Lynx shansius, décrit par Teillard en 1945 s’y rapporte probablement).

L’évolution est perceptible au cours du Villafranchien. Elle concerne notamment le crâne, (raccourcissement de la face) et la dentition, en particulier M1 qui présente un talonide postérieur avec un renflement inconnu chez les formes anciennes. Mais le lynx d’Issoire a livré peu de fossiles…

Lynx pardinus (Temmick, 1827) est connu du pléistocène par des formes de taille supérieure au type actuel. Toutefois, il semble que la distinction avec L. lynx soit alors difficile en dépit de critères précis. Des fossiles provenant du Pléistocène moyen et attribués à L. issiodorensis pourraient selon A. Argant (1996) constituer les premières formes de L. pardinus.

En 1927, Boule, sur la foi de caractères intermédiaires entre L. lynx et L. pardinus, attribua les fossiles provenant des grottes de l’Observatoire (Monaco) et de Grimaldi (Italie, Ligurie) à Lynx pardinus speleus, le lynx des cavernes. Un matériel important fut ensuite rattaché au lynx des cavernes, la plupart des auteurs concluant dans ce sens, et aujourd’hui Lynx pardinus speleus est considéré comme le prédécesseur de Lynx pardinus et vient combler le vide existant entre L. issiodorensis et L. pardinus. Le phylum s’énoncerait donc, L. issiodorensis ==) L. pardinus speleus ==== L. pardinus.

L. lynx est plus éloigné de L. issiodorensis que le lynx pardelle. Il est de taille plus importante et apparaît plus tardivement en Europe. Des caractères dentaires qui ne se rencontrent chez aucune autre forme le distinguent nettement. L. lynx aurait repoussé L. pardinus, ne lui abandonnant que les zones sud de l’Europe. Dans le contexte actuel, il est très délicat de situer L. lynx, relativement à L. issiodorensis et en ce qui concerne l’évolution du genre Lynx en Europe.

Les lynx actuels

Il n’existe aujourd’hui que 4 espèces de lynx.

Le lynx boréal ou lynx nordique, Lynx lynx (Linnaeus, 1758). C’est l’espèce eurasienne la plus largement répandue. En Europe elle a eu une répartition continue allant de la Scandinavie aux Pyrénées, et de l’Atlantique à l’Oural, puis à la Sibérie Orientale. Après un déclin rapide de certaines populations elle est parvenue en maints endroits à un stade critique aux alentours de 1930. Passé ce seuil, les populations qui s’étaient maintenues ont en général pu le faire jusqu’à nos jours. A partir des décennies 1970 et 1980, le lynx revient sur certains de ses anciens territoires grâce à diverses opérations de réintroduction.

Lynx boréal

Lynx boréal

Le lynx pardelle, L. pardinus (Temmick, 1827). Il est inféodé à la péninsule ibérique (Espagne et Portugal) où il est d’ailleurs fortement menacé d’extinction. La distribution historique du lynx pardelle semble bien avoir couvert l’ensemble du sud européen. Sa limitation actuelle en Ibérie pourrait être la confirmation du fait que L. lynx arrivé plus tardivement l’a repoussé. Notons que durant longtemps, les deux lynx ont fait l’objet d’une polémique quant à leur statut réciproque ; certains ne voyant que deux formes géographiques d’une même espèce, d’autres estimant suffisants les éléments en notre possession pour conclure à la réalité de deux espèces. Aujourd’hui, pratiquement tout le monde s’accorde à considérer les choses de cette dernière manière.

Lynx pardelle

Lynx pardelle

Le lynx du Canada, Lynx canadensis Kerr, 1792, habite le nord du continent américain. Notons que la forme subsolanus de Terre Neuve n’est pas une espèce valide mais au mieux une sous-espèce. Cette espèce présente de très nombreux et étroits points de convergence avec L. lynx. A tel point que pour certains auteurs elle serait conspécifique. Toutefois, les connaissances ont été nettement améliorées par les études génétiques et à l’heure actuelle L. canadensis est considéré comme une espèce à part.

Lynx du Canada

Lynx du Canada

Le lynx roux, Lynx rufus (Schreber, 1777), habite l’Amérique du nord et centrale. Il occupe des biotopes très variés comme l’illustre sa répartition aux USA, allant des forêts humides de l’Ouest aux déserts du Sud. De nombreux auteurs n’ont pas manqué de noter les convergences apparentes entre Lynx rufus et L. pardinus mais la position systématique de la petite espèce américaine reste très discutée.

Lynx roux

Lynx roux

Les sous-espèces

Par le passé, des auteurs ont décrit un grand nombre de sous – espèces. Celles aujourd’hui admises seraient les suivantes (d’ après Groves et Shoemaker in Jackson et Nowell 1996). On peut néanmoins signaler que les sous-espèces, qui correspondent à des populations intra-spécifiques plus ou moins individualisées géographiquement et peut-être génétiquement, restent discutées par certains spécialistes.
Il n’existe pas de sous-espèce au sein de Lynx pardinus. En ce qui concerne le statut des sous espèces de Lynx rufus, il est clair que la situation demeure encore très embrouillée. En atteste d’ailleurs les immanquables recoupements des aires de répartition attribuées aux différentes sous-espèces.

Lynx boréal

  • Lynx l. lynx (Linné, 1758) : Europe de l’ouest et de l’est jusqu’à l’Iénisséi (Russie).
  • Lynx l. carpathicus (Kratochvil et Stollman, 1963) : Carpates, Bulgarie et Grèce.
  • Lynx l. dinniki (Satunin, 1915) : Caucase, sud de la Turquie et nord de l’Iran
  • Lynx l. isabellinus (Blyth, 1847) : Cachemire, Tibet, au nord jusqu’au Tian Chan et la chaîne de l’ Altai. Egalement dans le Xinjiang et la Mongolie
  • Lynx l. Kozlovi (Fetisov, 1950) : Sibérie centrale depuis Iénissei au lac Baïkal.
  • Lynx l. neglectus (Stroganov, 1962) : extrême est de l’ex URSS, Corée et Mandchourie. La forme neglectus englobe Lynx l. stroganovi.
  • Lynx l. wrangeli (Ognev, 1928) : est de la Sibérie, au sud jusqu’aux monts Stanovoï.

Lynx du Canada

  • Lynx c. canadensis (Kerr, 1792) : USA et Canada
  • Lynx c. subsolanus (Bangs, 1897) : propre à Terre Neuve

Lynx rouge, ou bobcat

  • Lynx r. rufus (Schreber, 1776) : USA du Nord est et du Centre.
  • Lynx r. baileyi (Merriam, 1890 : zones arides du Sud-ouest, de la Californie à l’Ouest du Texas et à l’ Utah. Atteint Durango (Mexique) au sud.
  • Lynx r. californicus (Mearns, 1897) : du Nevada au centre et au sud de la Californie.
  • Lynx r. escuinapae (Allen, 1903) : centre du Mexique. Cette forme en englobe trois autres selon Samson (1979).
  • Lynx r. fasciatus (Rafinesque, 1817) : forêts côtières de la Colombie Britannique au nord de la Californie.
  • Lynx r. floridanus (Rafinesque, 1817) : sud des USA
  • Lynx r. gigas (Bangs, 1897) : Canada du sud et Nouvelle Ecosse.
  • Lynx r. pallescens (Merriam, 1899) : Montagnes Rocheuses de la Colombie Britannique au Nouveau Mexique
  • Lynx r. peninsularis (Thomas, 1898) : Bajar, Mexique.
  • Lynx r. superiorensis (Peterson et Downing, 1952) : du sud-est du Manitoba (Canada) au Wisconsin et au Minnesota (USA).
  • Lynx r. texensis (Allen, 1895) : de l’ouest de la Louisiane au Nord est mexicain à travers le Texas.

Pense-bête : Les lynx ont généralement 28 dents : 3/3, 1/1, 2/2, 1/1 et les autres félidés 30 dents : 3/3, 1/1, 3/2, 1/1. Il arrive toutefois que certains lynx aient 3 prémolaires par demi-mâchoire supérieure, donc 30 dents aussi…

Références Cet article compile un vaste ensemble de données qu’il serait fastidieux de citer en totalité. La littérature est très dispersée en ce qui concerne le matériel fossile européen. Nous avons emprunté la plupart des données exposées ici à A. Argant (1996).

  • Argant A. (1996) Les félidés in Les grands mammifères Plio-Pléistocène d’Europe, ouvrage collectif sous la direction de C. Guérin et M. Patou-Mathis, Masson.
  • M Boule et de Villeneuve L (1927) La grotte de l’Observatoire à Monaco. Arch. Inst. Paleont. Hum. Paris, 1 113P
  • Jackson P., Nowell K. (1996) Wild Cats. IUCN Gland. Samson (1979) Multivariate analysis of cranial characters among bobcats with a preliminary discussion of the number of subspecies. Bobcat Res. Conf. Natl. Wildl. Fed. Sci. Tech. Ser. 6:80-86
  • Werdelin L (1981) the evolution of lynxes. Ann. Zool. Fenn. 18 : 37-71

Cet article est parue dans la gazette des Grands Prédateurs n°15 (printemps 2005)

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