Ce que nous n’avons pas su faire. Par Fabrice Nicolino

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Ce que nous n’avons pas su faire

Par Fabrice Nicolino

Article paru dans la Gazette des grands prédateurs n°50 (décembre 2013)

Qui ne voit l’évidence ? Aucun politique de ce pays n’entend défendre la biodiversité, qui passe évidemment par la présence de grands prédateurs en France. C’est inouï, mais la messe est dite, et elle l’est d’ailleurs depuis de nombreuses années.

La situation s’aggrave à mesure que les animaux s’installent dans le paysage. Certains contemporains, très actifs dans nos montagnes, ne cessent de recuire leur vieille haine du sauvage et de la nature, et l’autorité publique, incapable même de faire respecter les lois, croit pouvoir les satisfaire en jetant par-dessus bord des principes que l’on croyait acquis. De ce point de vue, l’incroyable autorisation donnée aux chasseurs du Var, des Alpes-Maritimes et des Alpes-de-Haute-Provence de tuer des loups au cours de leurs battues ordinaires marque un tournant. On pourrait donc, désormais, les traiter comme du gibier. Comme du gibier de potence.

Un concurrent direct

La situation de l’ours, que les lecteurs de La Gazette connaissent bien, n’est pas meilleure, au point que FERUS a imaginé la création de sentinelles actives pour déjouer les infinies manœuvres des braconniers. On se doute que, malgré les efforts des bénévoles sur le terrain, cela ne suffira pas. La question que l’on peut, que l’on doit légitimement se poser, au stade atroce où nous sommes rendus, est bien de savoir ce que nous devons faire.

S’il est une évidence à mes yeux, c’est que l’opposition au Loup, à l’Ours, au Lynx repose sur la haine. Une haine d’autant plus inexpiable qu’elle paraît gravée dans la mémoire profonde d’une partie de l’espèce humaine. Il y a comme un vaste choc anthropologique, qui fait ressurgir des centaines de milliers d’années de cohabitation acrobatique entre nous et eux. Et surtout entre le Loup et nous. Car Canis lupus a été fort longtemps un concurrent direct dans l’appropriation des ressources alimentaires, avant de devenir, au fil de temps plus calmes, un formidable véhicule de tous les fantasmes.

Dans son genre, l’Ours a également de belles qualités à faire valoir. Ne l’appelle-t-on pas encore, dans certains foyers pyrénéens, Lou Moussou, le Monsieur ? Contes et légendes ne fourmillent-elles pas d’ours levés sur leurs pattes arrière, dans une saisissante imitation des… hommes ? Ne leur a-t-on prêté d’innombrables exploits sexuels et des mariages au fond des grottes avec de jolies femmes blondes ?

La fuite éperdue des paysans

Bref. L’arrière-fond psychologique de ce drame, car c’en est un, plonge ses racines au plus loin de nos imaginaires. Et la situation nouvelle en France – le retour de loups et d’ours – éveille au passage un autre sentiment, qui redouble les craintes les plus anciennes. Je veux parler de la fin des paysans. On n’y pense plus guère, mais la civilisation rurale, stable pendant environ mille ans, malgré les guerres et les épidémies, a été engloutie en quelques décennies.
Le grand historien Fernand Braudel, dans son livre L’identité de la France, note ceci : « Le chambardement de la France paysanne est, à mes yeux, le spectacle qui l’emporte sur tous les autres, dans la France d’hier et, plus encore, d’aujourd’hui », ajoutant ces mots terribles : « La population a lâché pied, laissant tout en place, comme on évacue en temps de guerre une position que l’on ne peut plus tenir ».

Ce traumatisme a laissé de multiples traces, et je gage qu’il joue un rôle important dans la mobilisation en cours contre les grands prédateurs. Mon hypothèse – car c’en est une – est que la psyché d’un certain nombre d’éleveurs, de ruraux, et même d’urbains, est tenaillée par un fort sentiment de culpabilité. Sur le territoire de la France actuelle, l’Homme n’a jamais cessé d’avancer et de conquérir depuis le Néolithique au moins. La quasi-totalité de l’espace a été parcouru, modifié, brûlé, planté. Les vastes forêts du temps de l’invasion romaine, où l’Ours était un dieu – lisez, si ce n’est fait, L’ours, histoire d’un roi déchu, par Michel Pastoureau – ont été défrichées dans les siècles qui ont suivi, symbole désolant de la toute-puissance humaine.

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