L’ours, otage politique

L’ours, otage politique

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Dessin : Tignous

Revue de presse, Charlie Hebdo du 17 novembre 2010, par Antonio Fischetti.

REPORTAGE DANS LES PYRENEES

L’ours, otage politique

Ça y est, l’ours des Pyrénées est totalement éteint. On a du moins de bonnes raisons de le penser, puisque son dernier représentant, Camille, n’a plus donné signe de vie depuis des mois. Sur place, la guerre est pourtant loin d’être éteinte, elle, vu qu’il reste une vingtaine d’ours slovènes. De cette guerre, il ressort surtout que l’ours est le bouc émissaire de toutes les rancœurs économiques, politiques ou sociologiques… Reportage à Massat, la seule commune de l’Ariège qui s’est portée candidate pour la réintroduction de l’ours.

Pas évident, comme sujet, l’ours. Que dire qui n’ait déjà été répété tant et tant depuis plus d’une dizaine d’années? Se moquer de la rusticité des éleveurs? Trop facile. Et puis, tomber dans cette caricature me positionnerait dans une autre caricature, celle de l’écolo parisien venu juger les paysans. Pas question.
Heureusement, le village de Massat échappe à ce manichéisme. 780 habitants et une sociologie assez particulière. D’abord, une belle réputation de fumeurs de pétards (un joint s’appelait jadis une «massatoise» dans les milieux avisés). Réputation due à l’arrivée de babas cool dans les années 70, attirés par la vie au grand air et le faible prix d’une terre par ailleurs propice à la culture du cannabis (du chanvre était déjà cultivé à des fins industrielles). Aujourd’hui, les soixante-huitards sont devenus conseillers municipaux, mais depuis quelques années ils sont relayés par d’autres néoruraux qui viennent là non par choix, mais parce qu’ils n’ont plus les moyens de vivre en ville. Exode rural à l’envers pour réfugiés économiques (c’est d’ailleurs à Massat qu’habitaient les Fortin, souvenez-vous: cet homme qui vivait dans la forêt avec ses deux enfants).

Et puis, à Massat, il y a la mairie. Avec à sa tête Léon-Pierre Galy-Gasparrou, personnage dont la truculence pyrénéenne est à l’image du nom de famille. Politiquement revendiqué «gauche radicale et alternative», ce Pépone version ariégeoise s’est fait un malin plaisir, à la suite d’un différend avec le curé, de mettre en vente la chapelle du village sur ebay! Provoc aussi, sans doute, dans le fait de s’être proposé pour accueillir un ours. La municipalité n’a pas été retenue, mais, depuis, fait figurer un ours sur ses armoiries et ses documents officiels.

Une guerre sans ligne de front

Dans un tel décor, on pourrait s’attendre à une situation bien tranchée. D’un côté, les babas-écolos-gauchos qui seraient pro-ours, de l’autre, des éleveurs-chasseurs-fachos qui seraient anti… Sauf que la réalité échappe à ces clichés.
À Massat, vous trouvez par exemple des néoruraux qui sont contre l’ours. Comme Denis, barbu typique arrivé ici dans les années 80, et loueur de chambres d’hôtes: «Au début, j’étais pour la réintroduction de l’ours, mais j’ai changé d’avis pour plusieurs raisons. Parce que c’est une décision qui vient d’en haut, et qu’on donne de l’argent pour l’ours alors qu’on ne fait rien pour développer la région. Et aussi, je n’ai pas aimé voir dans les réunions des écolos citadins méprisants à l’encontre des éleveurs.»

Il y a bien sûr les éleveurs opposés à l’ours. Leurs arguments, on les connaît: l’ours tue leurs bêtes (alors qu’en réalité il n’est responsable que de 2 % des pertes de moutons, loin derrière les maladies ou les attaques de chiens errants…). Cependant, même ces éleveurs farouchement anti-ours ne collent pas toujours à la caricature du borné montagnard. Guy, par exemple, se place sur le terrain des luttes: «Les éleveurs considèrent que c’est un acquis social de s’être débarrassé de l’ours. Je ne comprends pas que des gens de gauche qui se battent pour les acquis sociaux refusent celui-là aux éleveurs.»
Et puis, il y a ceux qui espèrent tirer profit de l’ours. Pascal Olive, éleveur spécialisé dans la vente directe, est de ceux-là: «J’aimerais bien que l’ours me mange un veau. J’ai alors un slogan tout prêt. Je mettrai un ours sur mes affichettes, avec marqué dessus: lou souégnou, le veau que préfère l’ours.»Cet argument économique est aussi celui du maire: «Si on met une étiquette avec un ours sur un fromage de chèvre, il se vend mieux.»

À défaut d’Arabes, les ours

Au moins, Léon-Pierre Galy-Gasparrou n’a pas peur de se mettre à dos les éleveurs: «La majorité des habitants sont favorables à l’ours, et les éleveurs ne représentent que 9% de la population et 7% de l’activité économique du canton.» Pour lui, les éleveurs sont instrumentalisés à des fins politiques, en premier lieu par le conseil général de l’Ariège, dont «le président, à cause de la décentralisation, a plus de pouvoir aujourd’hui que le comte de Foix au xvie siècle». Pour se maintenir au pouvoir, il faut donc flatter les électeurs, et, à cette fin, un bouc émissaire est toujours utile… L’ours en l’occurrence.
La guerre anti-ours s’inscrit dans un cadre sociologique très particulier. Par exemple, les natifs de Massat n’ont plus de boulot. Du coup, ils partent bosser à la ville. Et pendant ce temps, ils voient s’installer des néoruraux peu fortunés (et souvent pro-ours, du moins à leurs yeux), mais dont les gosses repeuplent l’école du village. De sorte que, dans l’opposition aux anti-ours, on peut lire la rancœur des «locaux» à l’encontre des néoruraux venus occuper la place que les premiers pensaient leur être due.

Le seul point sur lequel tout le monde est d’accord, c’est que les éleveurs sont dans la panade. Leurs revenus se sont effondrés ces dernières années, à cause de la mondialisation et de la hausse des coûts de production… Et comme le dit Pascal Olive, «quand on est mal, on a besoin d’aboyer». En somme, l’ours n’est qu’un chiffon rouge. Pendant qu’on gueule contre lui, on ne râle pas contre le pouvoir politique. «Il y a plein d’agriculteurs qui ne se rendent pas compte que leur problème ne vient pas de l’ours.»
À bien y regarder, il a un statut étonnant, ce fameux ours. Les touristes frémissent à l’idée de le croiser, les éleveurs l’imaginent derrière chaque troupeau. Alors qu’en vérité il est comme le monstre du loch Ness, le chien des Baskerville ou, pour reprendre la formule d’un adjoint au maire, «comme Bernadette à Lourdes: on ne le voit jamais, mais il est porteur en termes d’image». Personne ne le voit jamais, mais tout le monde en parle.

Ce dont personne ne parle, par contre, c’est ce qu’on pourrait appeler «le point de vue de l’ours». Position qui est celle de notre amie Luce Lapin, farouche défenseure des animaux et pourtant opposée à la réintroduction du plantigrade, sous prétexte qu’elle n’est pensée que pour les humains. Capturer un ours qui était bien peinard en Slovénie pour l’amener dans un pays qu’il ne connaît pas, où il lui faudra parcourir des centaines de kilomètres pour trouver une copine, et où il risque de se faire buter par un chasseur ou une voiture… Tout ça pour fantasmer sur une peluche? D’un point de vue éthique ça se discute *. Bref, d’un côté comme de l’autre, les positions à l’égard de l’ours semblent davantage engluées dans la symbolique des choses que dans la réalité.

Antonio Fischetti

Cet article a été publié avec des dessins de Tignous dans Charlie Hebdo n° 961. Pour le visualiser dans son contexte :

L’ours, otage politique

Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur Antonio Fischetti.

Retrouvez cet article sur le site de Charlie Hebdo!

* Note de FERUS : de nombreuses personnes pensent encore, même chez les amis de l’ours, que l’ours est peinard en Slovénie alors que c’est une espèce chassable là-bas (environ 80 animaux peuvent être tirés par les chasseurs chaque année sur une population de 500/ 700 animaux). Les animaux capturés en Slovénie pour être relâchés en France sont déduits du quota de chasse en Slovénie, donc ils étaient destinés à être abattus là bas … Même si le braconnage et les accidents de chasse plus ou moins accidentels existent dans les Pyrénées, la plupart des ours relâchés sont toujours vivants et donnent naissance à des oursons, preuve que les ours slovènes trouvent dans les Pyrénées un habitat de qualité (Pyros, Mellba et Ziva ont été relâchés dans les Pyrénées en 1996-97 et sont les parents, grands-parents etc de nombreux oursons). Par ailleurs, plusieurs ours sont victimes d’accidents de la route chaque année en Slovénie.

Voir aussi : Slovénie : quota de chasse de 75 ours et 12 loups (mars 2010)

2 commentaires sur “L’ours, otage politique”

Bel effort journalistique bien qu’approximatif .
Il serait temps de dépasser ce clivage stérile ruraux/ néo-ruraux . Personne ,( ni l’éleveur , ni le touriste ,ni l’investisseur ou quiconque ) , n’est propriétaire ou locataire du massif pyrénéen , penser cela est faire injure à la montagne et cette montagne de par sa fragilité sans cesse accrue mérite plus de respect que l’expression d’un lieu commun ! …
Il faudrait envoyer à Me Lapin et à Mr Fischetti le livre du collectif  » Plainte contre la France  » et la plaquette  » L’ours en questions, questions sur l’ours  » pour qu’ils puissent sortir des schémas stéréotypés où il sont enfermés malgré leur esprit  » d’ouverture  » … Il n’y a pas, comme le dit Mr Fischetti  » la symbolique des choses et la réalité  » mais un seul symbole celui de l’ours confronté à des réalités diverses et souvent hostiles, surtout pour ce qui est de la nature humaine . L’article oublie de dire que le pastoralisme a vécu pendant des millénaires avec la présence du plantigrade , sans subventions et alors que la vie était beaucoup moins facile qu’elle ne l’est aujourd’hui et, que les premières causes de la disparition de l’ours relèvent de la chasse et du braconnage … La mort des deux dernières femelles  » Pyrénéennes  » , Claude et Cannelle , n’a rien à voir avec le pastoralisme !…
Tout article visant l’ours devrait mettre en exergue la responsabilité de l’homme pour trouver les moyens d’une cohabitation nécessaire avec le reliquat de notre  » monde sauvage  » . Il s’agit ni plus ni moins que de prendre conscience des équilibres vitaux liés à la nécessité du respect de notre environnement et de dégager l’éthique d’un modus vivendi qui n’assujettira pas systématiquement ce vivant aux lobbies et aux impératifs économiques !
Tout article sur l’ours pour être crédible devrait associer la nécessité de sauvegarder deux patrimoines intimement liés l’un à l’autre depuis la nuit des temps : le patrimoine naturel et culturel que représente la présence de l’ours et celui du pastoralisme et de ses traditions … Beaucoup de manques, donc ,dans cet article !…
Si on posait à Me Lapin , à Mr Fischetti , comme à beaucoup d’autres , la question de savoir s’il faut sauver, ailleurs, l’avenir plus qu’incertain des prédateurs que sont pour l’agriculture : le tigre , l’éléphant ou l’orang-outang , la réponse irait de soi et serait un oui franc et massif … Alors pourquoi pas l’ours dans les Pyrénées ? … Pourquoi ce qui est vrai et bon chez les autres ne le serait-il pas chez nous ?…
Un bon point au village Gaulois de Massat de Mr Gally-Gasparrou…
L’authenticité millénaire des Pyrénées habite ce village , comme quelques autres , comme Melles ou Arbas . C’est vraiment réconfortant et c’est dans ces villages et alentours que je conseille à tous les vrais amoureux d’une nature sauvage avec laquelle l’homme sait encore cohabiter pour préserver l’identité des Pyrénées , de se rendre et de randonner , comme à travers des temps immémoriaux , sans aucune limite !
Longue vie à l’ours et au pastoralisme !

Qui peut trouver intéressantes ces pitoyables contorsions d’un journaliste qui nous allèche avec la promesse d’un article éloignés des clichés pour mieux nous servir les siens…

Encore une fois on parle d’écolos citadins.

Un point commun à tous les personnages qu’il décrit : l’amour de l’argent.

Comme ce néo-rural (barbu, quelle info!!!!!) qui change d’avis parce que l’Etat ne fait rien pour « développer la région »: voudrait-il dire par là, que l’Etat ne l’aide pas et l’a oublié dans son entreprise de location de gîtes « ruraux »?
Il est vrai que l’actuel Directeur de Charlie hebdo n’est autre que Philippe Val…
Vous savez, celui qui a viré Gérald Dahan, Didier Porte et Stéphane Guillon de France-Inter.
Celui (de gôche) qui piétine l’acquis social qu’est la liberté d’expression.


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