La Confédération Paysanne de l’Ariège a la gâchette facile : une mise au point s’impose

Photo Nathalie Masson

Suite aux premiers dégâts de loup au Nord-Est de l’Ariège, à Moulin-Neuf, frontière avec l’Aude, la Confédération Paysanne de l’Ariège a déclaré dans un communiqué que  « Ces loups font leur entrée en Ariège dans un contexte extrêmement tendu sur la question de la prédation, puisque l’Ariège est le deuxième département Français impacté en nombre de constats, et le cinquième en termes de nombre d’animaux tués par les ours protégés » et « que le loup peut être tiré en toute légalité en situation d’attaque notamment et dans la limite d’un quota fixé annuellement par les autorités (17 % selon la publication du Journal Officiel du 3 janvier). » [1]

Il convient d’effectuer une piqûre de rappel anti-amnésie concernant les conditions de dérogation au statut protégé du loup, cet animal n’étant ni une cible de ball-trap, ni un défouloir : c’est une espèce classée vulnérable en France dans la liste rouge des espèces menacées de l’UICN.

  • Tout d’abord les dérogations, incluant les tirs létaux, sont conditionnées à « l’absence d’autres solutions satisfaisantes ». Donc conditionnées entre-autres à la présence de moyens de protection du bétail. Or l’élevage concerné n’est pas, pas encore, équipé en moyens de protections (gardiennage, chiens de protection, clôtures électrifiées). D’ailleurs l’éleveur concerné a déclaré vouloir suivre une formation [2].
  • Ensuite ces tirs ne doivent pas contrarier le retour « à un état de conservation favorable » de l’espèce. La Cour de Justice de l’Union Européenne a tout récemment précisé dans un avis que cet état de conservation devait être évalué non seulement à l’échelle nationale, mais également à l’échelle locale [3]. Moulin-Neuf se situe en marge de la ZPP (Zone de Présence Permanente du loup) du Razès, un triangle Carcassonne-Castelnaudary-Mirepoix. Cette ZPP existe depuis fin 2013 et n’est à priori peuplée depuis cette date que d’un seul loup : aucun indice actuel ou passé ne montre l’existence de plusieurs individus. « Ces loups entrant en Ariège » ne sont donc que la matérialisation des déplacements locaux d’un individu présent de longue date, la frontière départementale n’étant pas une ligne Maginot. L’abattage demandé par le syndicat agricole aurait donc pour effet de supprimer cette espèce protégé d’une partie du territoire français, étendant un vide qui irait de la Méditerranée à Castelnaudary, et du sud du Massif Central aux Pyrénées, soit un quadrilatère de 100 par 60 km. En termes d’état de conservation local, on peut rêver mieux.

Cette revendication d’un abattage, qui serait donc illégal, s’apparente plus, de fait, à une incitation au braconnage.

La Confédération Paysanne de l’Ariège semble également ignorer l’excellent travail effectué depuis quelques années dans cette ZPP, impliquant une collaboration entre la préfecture de l’Aude, les organisations agricoles départementales, et la Pastorale Pyrénéenne. En quelques années, la plupart des élevages audois de la ZPP ont été équipés en moyens de protection, avec des résultats à la clé : les pertes de bétail par prédations « loup non écarté » sont passés de 99 bêtes en 2017 à 27 bêtes en 2019, meilleur résultat depuis l’apparition du loup dans cette zone. Ces pertes représentent 0.3% du cheptel de la ZPP, alors que les pertes « ordinaires » toutes causes confondues, de ce type d’élevage pastoral, sont estimées en moyenne à 3% ([4] p.3, [5] p.21).

Ces moyens de protection jouent aussi leur rôle contre les prédations de chiens divagants : ces derniers tuent par exemple plus de 1% du cheptel du département des Deux Sèvres chaque année, soit plus de 2000 bêtes [6]. Pour mémoire, début décembre 2019, des brebis ont été tuées par des chiens errants à Montaut, dans le Nord de l’Ariège [7], ne suscitant pas de réaction médiatique des syndicats agricoles : deux poids, deux mesures, car les espèces sauvages n’ont pas le droit d’exister ?

Après ces efforts et ces dépenses publiques qui ont permis aux élevages du Razès de s’équiper en moyens de protection, et d’obtenir une forte baisse des pertes, il serait absurde d’éliminer le loup de ce secteur. Ce serait d’autant plus choquant et immoral que les moyens de protection déjà mis en place, qui permettent aussi de contrer les dégâts des chiens errants, les vols, etc. ont été fortement subventionnés grâce à la présence du prédateur. Cela reviendrait à traiter par le mépris le contrat tacite liant les contribuables français, majoritairement favorables à l’existence du prédateur en France, aux éleveurs subissant les contraintes de sa présence.

Rappelons aussi que la France est un des pays d’Europe qui subventionne le mieux les moyens de protection [8].

Concernant le contexte « tendu » de prédation des ours mis en avant dans le communiqué syndical : quand les syndicats agricoles revendiquent en 2019 25 (!) fois plus de pertes par ours en France que dans n’importe quel autre pays de l’Union Européenne ([9] p.48), il apparaît comme une évidence que cette anomalie ne provient pas du plantigrade lui-même, mais des acteurs français impliqués dans ce dossier. Dont acte.

Pour terminer et prendre un peu de recul, ces évènements interviennent sur une toile de fond qui voit une crise de la biodiversité sans précédent dans l’histoire humaine : Homo sapiens et ses animaux domestiques représentent 96% de la biomasse des mammifères sur Terre, les mammifères sauvages seulement 4% en forte baisse [10]. Ces 4% apparaissent encore de trop pour certains. Mettre autant d’empressement à vouloir faire disparaître du paysage local des espèces protégées au motif qu’elles sont une contrainte, certes réelle, pour des activités économiques, et alors que des solutions bien plus consensuelles existent, est un anachronisme qui renvoie aux siècles passés : c’est reprendre les recettes responsables de cet effondrement. On arrête quand ?

 

[1] https://www.ladepeche.fr/2020/01/09/le-loup-peut-etre-tire-en-toute-legalite-selon-la-conf,8649678.php

[2] https://www.ladepeche.fr/2019/12/18/en-ariege-les-brebis-ont-bien-ete-tuees-par-un-loup,8613247.php

[3] https://www.loupfrance.fr/la-chasse-au-loup-est-elle-possible-dans-les-zones-ou-il-est-protege-le-cas-finlandais/

[4] https://aveyron.chambre-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/Occitanie/065_Inst-Aveyron/documents/OVINS_VIANDE/2018-19/Cas-type_OV_Causse_Descriptif.pdf

[5] https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=1&ved=0ahUKEwiCweWOnIHcAhVLOhQKHeD9CKwQFggpMAA&url=http%3A%2F%2Fidele.fr%2F%3FeID%3Dcmis_download%26oID%3Dworkspace%3A%2F%2FSpacesStore%2Ffc3439ce-ac16-4bf8-a248-989effd07790&usg=AOvVaw3J3yi5nvYa-TxCHWYLR4OJ

[6] http://www.faunesauvage.fr/non-classe/loup-en-charente-maritime-suite-aux-articles-desud-ouest-la-lpo-reagit-a-des-suppositions-de-destruction-de-brebis

[7] https://www.ladepeche.fr/2019/12/17/quatre-brebis-retrouvees-egorgees-a-moulin-neuf,8609449.php

[8] https://agriculture.gouv.fr/telecharger/105284?token=ee640c095462d3d4bfda6d0f7f0f60c5

[9] http://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/STUD/2018/617488/IPOL_STU(2018)617488_EN.pdf

[10] https://www.liberation.fr/planete/2019/12/24/quand-les-mammiferes-sauvages-perdent-leur-place_1769555

 

 

 

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