Ours abattu en Ariège : comment en est-on arrivé là ?

L’ours retrouvé mort en Ariège

Il y a quelques jours en Ariège, un ours a été retrouvé mort tué par balle. Voir le communiqué des associations ==>> Ours abattu en Ariège : les associations portent plainte et demandent le remplacement de l’animal

Nous publions aujourd’hui le communiqué de nos amis de la SFEPM (Société Française pour l’Étude et la Protection des Mammifères) ainsi que leur excellente note explicative. Comme FERUS, la SFEPM fait partie du collectif CAP-Ours.

Communiqué de la SFEPM

Un ours trouvé abattu en Ariège mardi 09 juin 2020 ! Comment en est-on arrivé là ?

Ce mardi 09 juin 2020 un ours a été trouvé abattu par balles en Ariège sur la commune d’Aulus-les-Bains sur l’estive d’Ustou. Après la disparition de l’ours Cachou, découvert mort en avril 2020 côté espagnol dans des circonstances troublantes, ce nouveau coup dur subi par la population d’ours des Pyrénées conduit à s’interroger sur les circonstances qui ont pu conduire à un tel acte. Les associations de protection de la nature, regroupées au sein du collectif CAP Ours, dont fait partie la SFEPM, vont ces prochains jours développer une série d‘actions coordonnées pour répondre à cet acte inqualifiable.

Nous avons voulu à la SFEPM amener d’ores et déjà un certain nombre d’explications sur le « pourquoi et comment a-t-on pu en arriver là ? ». Vous les trouverez dans une note ci-dessous qui récapitule un ensemble de faits qui n’ont pas toujours été médiatisés, mais surtout décrit un état d’esprit que l’Etat français a laissé s’instaurer malgré les interpellations des associations.
Mais d’ores et déjà, la SFEPM, et toutes les associations engagées en faveur de l’ours, demande :
• Le remplacement de cet ours comme l’Etat français s’y est engagé dans le cadre du Plan National d’Actions Ours 2018-2028 page 19 ;
• L’arrêt des opérations d’effarouchement, autorisées malgré l’avis largement défavorable de l’opinion publique et du Conseil National de Protection de la Nature, qui, dans le cadre de l’article 4 de l’arrêté ministériel pris en mai 2020, permet à tout éleveur d’effectuer un effarouchement renforcé à l’aide de « tirs non létaux avec toute arme à feu chargée de cartouches en caoutchouc ou de cartouches à double détonation », ce qui laisse la porte ouverte à toutes les dérives possibles.
Par la suite, dans la continuité de ce que nous réclamons depuis plus de 20 ans, la mise en oeuvre d’une vraie obligation faite à tous les éleveurs subventionnés de mettre en place des protections de leurs troupeaux. Les moyens sont là, qu’ils soient appliqués.

Comment en est-on arrivé là ? A qui la faute ? Tout sauf un acte non prévisible ! Ci-après l’analyse de la SFEPM d’un état de faits qui dure depuis 1996, mais s’est aggravé ces dernières années.

La Ministre de l’Ecologie a été prompte à réagir, dès le 09 juin 2020 : « Un ours a été découvert aujourd’hui en Ariège, abattu par balles. L’ours est une espèce protégée, cet acte est illégal et profondément condamnable. La préfète s’est rendue sur place. L’Etat va porter plainte ». Cet acte illégal, ce n’est pas du « braconnage », comme l’a dit le président de la Fédération départementale des Chasseurs de l’Ariège, c’est de la destruction volontaire illégale d’espèce protégée, à haute valeur patrimoniale ! Appelons un chat un chat, et arrêtons d’associer ce genre d’acte à une image renvoyant au Raboliot de Genevoix, sympathique au cœur des Français. L’ours étant plébiscité par plus de 80 % de ces mêmes Français, y compris pyrénéens, cet acte ne peut susciter ni sympathie ni compréhension, ni tentative de minimisation par abus de langage.

Cet acte a été condamné par la Fédération des chasseurs de l’Ariège, son président avançant toutefois « l’excuse » du haut niveau de prédation par l’ours sur cette estive ! Or sur l’estive concernée où a été retrouvé l’ours, seuls deux constats ont été dressés récemment : les 7 et 8 juin pour une seule brebis attaquée ! Et sur cette estive, aucun moyen de protection, ni chien, ni berger, ni parc de regroupement n’ont été mis en place. Une piste pastorale, construite illégalement en 1988, conduit au cirque de Gérac, en bas de cette estive, ce qui permet aux éleveurs de monter leurs troupeaux, de les laisser en « liberté », puis de les « surveiller » en montant en 4×4 dans la journée et redescendre !

Au-delà de « l’excuse » avancée par le président de la Fédération des chasseurs de l’Ariège, plusieurs éléments ont par le passé été dénoncés par les associations de protection de la nature regroupées au sein de CAP Ours, dont la SFEPM fait partie, tous éléments qui, mis bout à bout, peuvent permettre de comprendre pourquoi un individu a décidé – s’est cru habilité à ?- d’abattre un ours.

Un laxisme caractérisé relevant de trois domaines, et une forme de mépris, sont à l’origine d’un tel événement.

En matière de laxisme, on peut citer :

– Le mode d’expertise des dégâts d’ours. Cela peut sembler curieux de commencer par cela et pourtant ! Tout part de là comme « excuse » et alibi pour les anti-ours. Ce mode d’expertise a été changé il y a de cela 4-5 ans et on est passé d’un mode où les agents de l’Etat venaient établir la responsabilité ou non de l’ours à un système où il faut démontrer l’absence de responsabilité de l’animal, cette responsabilité étant engagée dès que l’espèce est présente dans le secteur et que son intervention est donc possible ! De ce fait le nombre de dégâts remboursés a fortement crû, passant de 10 en 1996, année du premier lâcher, à 110 en 2016 (avec un peu plus de 40 ours) puis 310 en 2018 (avec moins de 50 ours), et 599 dossiers en 2019 (avec 52 ours présents dont plus du quart ont moins d’un an !) alors que le nombre moyen de brebis tuées par attaque n’a pas varié (moins de 2 animaux tués ou blessés par attaque). Ce laxisme au niveau de l’attribution ou non d’un dégât, qui a inclus le remboursement d’un certain nombre de dérochements douteux avec de nombreuses victimes, a donc fait croître artificiellement le nombre d’attaques d’ours et le nombre de victimes, les anti-ours s’engouffrant dans la brèche pour clamer haut et fort que « les ours sont de plus en plus carnivores », « la cohabitation n’est pas possible », « il faut les retirer »… Ayant accepté ces chiffres, l’État ne peut plus aujourd’hui se désolidariser ou contredire les déclarations des anti-ours. Ce laxisme est aussi dû à l’Etat qui, n’étant plus capable d’assurer la protection de ses agents quand ils viennent faire des constats (véhicule de l’ONCFS –OFB aujourd’hui- incendié à Auzat en Ariège en juillet 2019, coups de fusil tirés en direction d’agents de l’ONCFS venus faire un constat en Ariège en août 2017), a accepté cette simplification de la procédure. Aujourd’hui un éleveur ayant moins de 5 brebis tuées ou blessées peut lui-même faire sa déclaration.

– L’absence de réelle volonté de mise en œuvre d’une vraie politique de protection des troupeaux. Alors que le montant des aides diverses (handicap montagne, prime à l’herbe, subventions agri-environnementales, aide au gardiennage…) dépasse toujours 50 % et peut atteindre plus de 80 % du chiffre d’affaires d’une exploitation d’élevage en montagne, une partie des éleveurs continue de refuser la mise en place de ces mesures de protection, et ceux qui les acceptent subissent fréquemment des pressions des syndicats agricoles et autres organisations anti-ours. La directive Habitats-Faune-Flore et la convention de Berne acceptent que des mesures de régulation ou effarouchement soient mises en œuvre vis-à-vis des grands prédateurs si les moyens de protection des troupeaux ont été mis en place. C’est ce que demandent les associations de protection de la nature depuis plus de 20 ans, de même que l’obligation de lier le remboursement des dégâts à la mise en place de ces mesures de protection. La Suisse, l‘Allemagne l’ont fait, pourquoi pas la France ? De même, nous demandons qu’une expertise soit menée sur les possibilités de protéger efficacement ou non une estive. Les bergers en montagne savent pertinemment que certaines estives sont très dures à protéger. Or aujourd’hui, un éleveur peut aller s’installer sur une estive et avoir des dégâts remboursés même sans la mise en place de moyens de protection, même si tout le monde sait qu’à cet endroit il sera très dur de garder les bêtes correctement et de les protéger. En ne voulant pas obliger à mettre en place ces moyens de protection, en préférant privilégier la solution de l’effarouchement, et ce alors qu’à l’issue de la consultation publique close le 22 mai 2020, sur le « Projet d’arrêté relatif à la mise en place de mesures d’effarouchement –qui incluaient des tirs possibles- de l’ours brun dans les Pyrénées pour prévenir les dommages aux troupeaux », 97 % des citoyens mobilisés se sont déclarés opposés et que le Conseil national de Protection de la Nature avait formulé un avis défavorable, la ministre de l’Ecologie, celle-là même qui s’indigne de la mort de cet ours aujourd’hui, a de ce fait, même si involontairement, diminué la gravité d’un tel acte. Et l’article 4 de l’arrêté ministériel pris en mai 2020 offre la possibilité aux éleveurs de disposer d’une arme à feu dans leur cabane pour pratiquer un « effarouchement renforcé », même s’il est indiqué que celui-ci doit se faire avec des moyens non létaux.

– Le laxisme, pour ne pas dire l’aveuglement, dont l’Etat fait preuve depuis plus de 10 ans vis-à-vis des manifestations, démonstrations de force, provocations et agressions des anti-ours. Sans remonter à l’agression subie par Pays de l’Ours Adet dans la mairie d’Arbas en 2006, récemment en septembre 2017 des individus, cagoulés et armés à la manière des organisations terroristes, avaient déclaré ré-ouverte la chasse à l’ours. Facilement identifiées, plusieurs personnes ont été interpellées, sans suite. En septembre 2018, en vallée d’Aspe, les anti-ours au moment du lâcher des deux femelles en Béarn, arrêtent les véhicules et les fouillent sous les yeux des gendarmes sans que ceux-ci n’interviennent. Les mêmes personnes poursuivront leur action en organisant des battues en montagne sur la zone de lâcher en tirant des coups de fusil, pour faire fuir les ourses vers l’Espagne (perturbation intentionnelle d’espèce protégée, non suivie de sanctions ni rappel à l’ordre). En septembre 2017, lors des Etats généraux de l’environnement à Foix, des menaces et violences physiques sont conduites sur les associatifs présents par des anti-ours ; des plaintes sont déposées dont on attend toujours les conclusions. Eté 2019, des affichettes sont placardées sur les estives d’Auzat en Ariège avertissant « les randonneurs et les touristes doivent se montrer « très prudents », car ils risquent d’être touchés par une balle perdue dans le cadre de la « chasse à l’ours ». C’est la révolution ! C’est la guerre ! Les projectiles peuvent être mortels à plus de trois kilomètres ». Le caractère puéril de cette affichette peut faire sourire, il est pourtant symptomatique d’une certaine attitude et sentiment d’impunité. Là encore, pas de réaction ! A l’appel de l’ASPAP*, principale association anti-ours, environ 150 personnes avaient participé, le 12 juillet 2019, à une marche en estive, dans le secteur de Saleix, en Ariège. Cette opération baptisée « sacs à dos solidaires » avait rassemblé des éleveurs venus d’Ariège, du Pays basque et du Béarn pour dire leur colère face aux attaques d’ours et réclamer des mesures de la part de l’Etat. Ce jour-là, certains avaient redit une nouvelle fois leur opposition à la réintroduction d’ours dans les Pyrénées en tirant symboliquement en l’air avec leurs fusils… sans aucun rappel à l’ordre ni interpellation. C’est le président de l’ADDIP*, autre association anti-ours, qui, dans une interview à France 3 Occitanie le 13 mai 2020, déclare : « Il y a beaucoup d’éleveurs qui n’en peuvent plus. Si on était en capacité de les éliminer ça serait fait depuis longtemps ». On pourrait aussi citer les manifestations anti-ours à Foix, Pau, ou encore Toulouse à l’issue de laquelle les locaux de l’association Nature en Occitanie ont été vandalisés. Il n’est donc guère étonnant que, dans un tel climat de déclarations, entretenues par des élus, des responsables agricoles et autres, de laisser faire de la part de l’Etat, un individu ait pu se croire habilité à abattre un ours en toute impunité. Car la liste est longue de toutes les violences conduites par des anti-ours, connus, identifiés, sans que l’Administration d’Etat ne réagisse… alors qu’elle est si prompte à réagir contre les militants associatifs (notamment dans le cadre de la fameuse cellule Demeter mise en place par le Ministère de l’Agriculture).
Une violence ou exaction a-t-elle eu pour origine et auteur un pro-ours ? L’État apporte trop souvent son soutien aux opposants à l’ours. Ce qui s’est passé ce mardi 09 juin est la conséquence de la faiblesse de l’État dans le département de l’Ariège. C’est un nouveau seuil franchi dans la violence… et la bêtise.

Une forme de mépris caractérisé vis-à-vis des associations depuis quelques années. On pourrait citer la longue liste des consultations dites publiques, sur des arrêtés de « gestion » de l’ours, pour lesquelles la très grande majorité des citoyens se sont à chaque fois déclarés opposés aux mesures proposées… Ces consultations n’ont jamais été prises en compte. Il faut rappeler ici que récemment, dans un rapport de la Commission Nationale du Débat Public, paru le 19 décembre 2019, le Ministère de l’Ecologie a été cité comme le ministère tenant le moins compte des avis émis suite à consultation publique.

Il faut rappeler aussi que le 14 janvier 2020, lors d’un déplacement à Pau, le président de la République s’était engagé auprès d’éleveurs à ne pas réintroduire d’ours dans les Pyrénées d’ici à la fin de son mandat, en contradiction avec le plan ours 2018-2028, porté par l’Etat, dont l’objectif est le maintien d’une dynamique favorable de la population ursine en France. A cette occasion, les associations membres de CAP Ours avaient, elles aussi, demandé un rendez-vous… qui ne leur a jamais été accordé et qu’elles attendent toujours. Cette attitude est à rapprocher de la réception à l’Elysée du président de la Fédération nationale des Chasseurs et de son lobbyiste, qui en septembre 2018 a conduit, entre autres, à la démission de Nicolas Hulot.

Que demandent les associations de CAP Ours dont la SFEPM fait partie ? Trois choses basiques très simples dont une demandée depuis des années :

Tout d’abord et avant tout : le remplacement de l’ours tué ! La réaction de l’État doit être claire et ferme. Il faut en effet condamner, mais il faut aussi réparer. La première chose à faire serait donc de relâcher un ours en remplacement, pour marquer clairement un esprit de fermeté. Il sera dit par cet acte que l’ours était là, qu’il est là, et qu’il sera toujours là. Si malheureusement l’État ne remplace pas cet ours, cela reviendrait à donner raison aux soi-disant « braconniers ».

C’est inscrit dans le Plan national d’actions pour l’ours, porté par l’Etat : page 19 du plan Ours 2018-2028 :  » le remplacement immédiatement, d’un ours mort de cause anthropique ». Dans son programme de campagne, le candidat Emmanuel Macron avait déclaré que toute espèce en mauvais état de conservation serait « protégée » par l’Etat. L’ours brun a été classé en Danger Critique d’Extinction dans la Liste rouge des espèces de Mammifères de France métropolitaine (UICN & SFEPM & ONCFS, 2017). Charles Pasqua, ancien ministre de l’intérieur, avait coutume de dire : « les promesses électorales n’engagent que les imbéciles qui y croient ». Les associations de CAP Ours espèrent que l’Etat ne les prend pas pour des imbéciles !

D’ores et déjà l’arrêt de toutes les opérations d’effarouchement des ours prévues et autorisées par les arrêtés pris par l’Etat ce printemps, et ce malgré l’opposition massive des citoyens et l’avis défavorable du Conseil National de Protection de la Nature. Au-delà de leur inefficacité (déjà démontrée par le passé), elles ne peuvent que continuer à encourager des anti-ours à passer aux actes.

Ensuite, que toutes les indemnisations soient conditionnées à la protection des troupeaux, c’est-à-dire arrêter d’indemniser par milliers d’euros des éleveurs dont les animaux sont tués pour d’autres raisons que l’ours, et ce avec les impôts de tous les citoyens français… sachant que les sommes dépensées pour ce faire sont déduites des sommes allouées au ministère de l’Ecologie et pourraient être utilisées ailleurs pour protéger d’autres espèces ! Demandées sans arrêt depuis plus de 40 ans, ces mesures qui ont fait la démonstration de leur efficacité (certains éleveurs / bergers vivent en plein zone à ours en Béarn depuis plus de 60 ans sans dégâts !) doivent être rendues obligatoires. A toute profession aidée par l’Etat, la société demande des contreparties. La période que nous vivons le démontre encore plus ! Pourquoi, alors que la profession d’éleveurs est aidée –et bien, ce qui est compréhensible compte tenu des difficultés d’exercice de leur profession-, l’Etat n’oblige-t-il pas ces mêmes éleveurs à respecter un cahier des charges ?

Nous pourrions aussi réclamer que les auteurs des différentes agressions et violences physiques commises soient enfin réellement poursuivis et condamnés, c’est-à-dire que la justice soit la même pour tous… mais ce serait là interférer avec la justice de notre pays… qui, comme chacun sait, doit être souveraine et indépendante.

Pour la SFEPM, le Président Christian ARTHUR, 10 juin 2020

ASPAP : Association pour la Sauvegarde du Patrimoine d’Ariège Pyrénées
ADDIP : Association pour le Développement Durable de l’Identité des Pyrénées

 

 

Les commentaires sont fermés.